Vouloir prouver l’existence de Dieu, est-ce insuffisamment l’éprouver ?

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Un propos de Charles Pépin, dans le dernier numéro de Philosophie Magazine (n°87), me donne envie de réagir. Il écrit ceci : « Vouloir prouver l’existence de Dieu serait ne pas assez éprouver l’évidence de sa présence. Dieu s’éprouve ; il ne se prouve pas : voilà ce que répondit Pascal à tous ceux qui voulurent mettre Dieu en équation. »

Toute épreuve est une preuve

L’opposition classique entre éprouver Dieu et prouver son existence ne me semble pas aussi évidente qu’il l’affirme. Lorsqu’on éprouve quelque chose, on en établit la vérité par sa propre expérience. Je sais que mon chat existe parce que j’éprouve sa présence en le caressant. Lorsqu’on prouve quelque chose, on en établit la vérité par la démonstration, l’expérience ou le témoignage. Si je suis invité chez des amis et que je leur montre une photo de mon chat, je leur prouve son existence sans qu’ils puissent l’éprouver. L’épreuve est donc une forme de preuve, mais une preuve intime, une preuve par soi-même et pour soi-même. Mais il n’y a pas d’épreuve qui ne soit pas une preuve. Le problème est justement que l’épreuve n’est qu’une preuve intime et donc incommunicable. Les amis à qui je montre la photo de mon chat ont bien la preuve qu’il existe, mais ils ne font pas l’expérience de mon chat par eux-mêmes. Il faut donc prouver ce que les autres n’éprouvent pas.

Un épreuve est incommunicable

Mais si Dieu est omniprésent, présent partout, si l’on n’éprouve pas soi-même sa présence serait-ce une preuve de son absence ? Il y a une importante différence entre mon chat et Dieu : même s’il est plutôt gros et d’un caractère affirmé, mon chat n’est pas omniprésent, a contrario de Dieu. Si Dieu est omniprésent, chacun devrait l’éprouver. Si donc on ne l’éprouve pas, c’est peut-être qu’il n’existe pas. Si moi j’éprouve son existence tandis que d’autres ne l’éprouvent pas, peut-être suis-je dans l’erreur ? Peut-être ai-je de fausses impressions ? C’est possible. Mais peut-être aussi qu’il y a divers degrés de sensibilité. Si, durant cette même soirée à laquelle je suis invité, mes amis me font goûter un vin exceptionnel et que j’y discerne un léger goût de framboise, tandis qu’ils n’y discernent rien. Peut-être suis-je plus sensible qu’eux à ce goût. Pour prouver la véracité de mon impression, il me faudra donc recourir au témoignage de l’étiquette de la bouteille qui indique bien la présence d’un tel goût. De la même manière, il se peut que Dieu existe et que je sois le seul à éprouver son existence. Si les autres ne l’éprouvent pas, il faudra donc que je prouve son existence.

Les preuves objectives sont communicables

Une personne peut douter de l’existence de Dieu pour de multiples raisons. Elle peut aussi être de bonne ou de mauvaise foi. Mais si je lui prouve son existence, cela lui donnera au moins une raison de préserver afin d’éprouver l’existence de Dieu. De la même manière, si après avoir senti le goût de la framboise dans un vin, je montre l’étiquette qui le prouve, le sceptique sera encouragé à faire preuve de plus de discernement afin d’éprouver soi-même ce goût. Les preuves sont importantes, parce qu’elles indiquent que mon impression n’est pas fausse et justifient mon invitation à éprouver par soi-même ce que j’ai éprouvé. Vouloir prouver l’existence de Dieu ce n’est pas en douter : au contraire, puisque les preuves me certifient que je ne me trompe pas, elles me rendent donc certain. Vouloir prouver l’existence de Dieu, c’est encourager à vivre la même expérience que soi. De telles preuves sont nécessaires – et même demandées – par celui qui affirme sincèrement son scepticisme. Seul celui qui se moque d’éprouver la présence de Dieu se moque des preuves de son existence.

Les preuves objectives sont philosophiques

Toutefois, même si l’on admet divers degrés de sensibilité, la question persiste. Si Dieu est omnipotent, c’est-à-dire tout-puissant, et non seulement omniprésent, ne devrait-il pas parvenir à se manifester lui-même afin de prouver lui-même son existence ? À vrai dire, je ne pense pas qu’il y ait d’autres preuves de l’existence de Dieu que des preuves philosophiques. Si Dieu se manifeste en se révélant à une personne, celle-ci éprouvera sa présence. Mais elle pourra aussi toujours douter de l’interprétation de son ressenti. Peut-être est-ce une hallucination ? Si Dieu se manifeste en produisant un miracle, on pourra aussi en douter : peut-être est-ce un événement naturel bien qu’exceptionnel. D’ailleurs, si les miracles devenaient communs, ils perdraient leur aspect exceptionnel qui indique une action divine spéciale. Par définition, un miracle est exceptionnel, c’est ce qui le rend impressionnant. Dieu étant un être transcendant, seule une argumentation métaphysique peut prouver son existence. Peu importe quel est l’auteur de cet argument, car la valeur d’un argument logique ne dépend pas de son auteur mais de sa propre validité. Il n’y a donc aucune raison d’exiger davantage qu’un argument philosophique pour être convaincu de l’existence de Dieu, même si l’aspiration personnelle est bien d’éprouver intimement cette vérité.

Le dogme agnostique

Évidemment, Charles Pépin n’est pas un grand spécialiste de ce domaine de la philosophie. Tout son article postule implicitement l’agnosticisme kantien : on ne pourrait pas prouver l’existence de Dieu. Affirmer cela sans aucun argument revient à écarter d’un revers de main Platon, Aristote, Augustin, Anselme, Thomas d’Aquin, Descartes, Leibniz et toute la philosophie analytique contemporaine. Charles Pépin ne se fonde que sur un seul philosophe, Emmanuel Kant, comme s’il était revêtu d’une autorité papale, affirmant infailliblement le dogme de l’agnosticisme. Il ne faudrait surtout pas douter du bien fondé de ce doute… L’objet de cet article n’étant pas de traiter des preuves de l’existence de Dieu en tant que telles, je peux conseiller de regarder les émissions Epistheo qui leurs sont consacrées, sinon même l’excellent livre de Frédéric Guillaud que je relis en ce moment, Dieu existe : arguments philosophiques (Cerf, 2013). Il faut faire preuve d’ignorance ou de négligence pour affirmer l’agnosticisme comme une évidence.

L’épreuve prolonge les preuves

Pour en revenir précisément à la question, vouloir prouver l’existence de Dieu ne contredit pas le fait de l’éprouver. Tout d’abord, parce que l’épreuve est une forme de preuve. Ensuite, parce qu’il faut une preuve pour encourager ceux qui ne parviennent pas à l’éprouver. Enfin, parce que seule une preuve objective peut nous conduire à la certitude que l’épreuve est bien réelle. Le but de l’épreuve de la présence de Dieu n’est pas d’apporter une telle certitude, qui revient uniquement aux arguments philosophiques, mais d’entrer en communion avec Dieu. Voilà pourquoi les preuves ne suffisent pas et ne remplacent pas l’épreuve. En réalité, les preuves invitent à l’épreuve qui dépasse le simple constat de l’existence de Dieu et nous met en relation avec lui.

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