Le « simple christianisme » selon C. S. Lewis

C S Lewis

Un apologète du « simple christianisme »

Bien que chrétien de confession anglicane, C. S. Lewis proposait une apologétique du « simple christianisme ». Le but de C. S. Lewis n’était pas de défendre une confession chrétienne particulière, mais l’essence même du christianisme, dont chacune des confessions est une particularité.

« Il convient d’avertir le lecteur que je ne suis d’aucune aide à quiconque hésite entre deux dénominations chrétiennes. Intentionnellement, je ne veux influencer personne. Je ne ferai pas pour autant mystère de ma position personnelle. Sachez que je suis membre laïc de l’Église d’Angleterre. Mais dans cet ouvrage, je n’essaie de convertir personne à ma propre conception. J’ai pensé depuis ma conversion que le meilleur service, et peut-être le seul, à rendre à mes voisins incroyants était d’expliquer et de défendre la croyance partagée par la quasi-unanimité des chrétiens de tous les temps. (…) J’écris en effet, non pour présenter ce que je pourrais appeler ma « religion », mais pour exposer le christianisme pure et simple. » (p. 9-10).

La vision d’ensemble précède les détails

Pour justifier sa démarche, C. S. Lewis donnait deux raisons principales. D’une part, les divergences entre les différentes confessions particulières du christianisme sont parfois liées à des points de détails très complexes. Certains points sont même probablement indécidables. D’autre part, s’il y a des points de divergences entre les différentes confessions du christianisme, le non-chrétien ne peut adhérer à aucune partie puisqu’il n’adhère même pas encore à leurs points communs. Il semble logique d’adhérer aux points communs, à la vision d’ensemble, avant de déterminer sa propre position sur les points plus particuliers, sur les détails. Concentrer son apologétique sur les points de détails ne peut qu’encourager le non-chrétien à se sentir étranger au contenu du discours apologétique.

 « J’ai plus d’une raison de m’en tenir à ce point de vue. Tout d’abord, les questions qui divisent les chrétiens comportent souvent des points de haute théologie, ou même d’histoire ecclésiastique, que seuls doivent aborder des spécialistes confirmés. Si je les avais abordés, j’aurais été submergé par des eaux trop profondes pour ma taille. Peut-être même aurais-je appelé à l’aide plutôt que porter secours à autrui. En second lieu, il faut admettre, à mon avis, que le débat sur des points contestés ne saurait amener un profane à s’intégrer à la communauté des chrétiens. Aussi longtemps que nous écrivons ou discourons sur des divergences, nous incitons vraisemblablement l’incroyant à se tenir à l’écart de toute dénomination, plutôt qu’à rejoindre la nôtre. » (p. 9).

Pour illustrer le propos de C. S. Lewis, il me semble que les discussions entre spécialistes sont un bon exemple. Si deux physiciens discutent à propos d’interprétations différentes de la mécanique quantique, et souhaitent partager leurs idées avec un profane, celui-ci risque fortement d’être perdu. Si l’un des physiciens défend l’interprétation de Copenhague et l’autre l’interprétation de De Broglie-Bohm, le néophyte ne comprendra même pas de ce dont il est question et par conséquent ne verra pas l’intérêt de trancher la question. Il risque au contraire d’écourter la discussion avec l’impression que celle-ci n’était pas faite pour lui. Il n’y verra probablement qu’une spéculation indécidable et très abstraite, complètement détachée de sa propre expérience quotidienne. Il faut donc commencer par exposer les bases de la mécanique quantique avant d’aborder ses différentes interprétations.

L’existence de points communs

Évidemment, le projet de C. S. Lewis n’a de sens que s’il existe effectivement un « simple christianisme ». Y a-t-il un christianisme dont les différentes confessions ne sont que différentes particularités, ou y a-t-il des christianismes, chacune des confessions étant irréductible et incommensurable avec les autres ? D’après C. S. Lewis, il y a clairement des points communs, une base commune, que partagent toutes les confessions chrétiennes. Cette base permet notamment de définir le christianisme par opposition aux autres religions. Il y a bien une unité, au-delà des divergences, entre tous les chrétiens.

« Pour autant que j’en puisse juger d’après les revues et les nombreuses lettres reçues, le livre, quoique défectueux sous d’autres aspects, a tout au moins réussi à présenter un christianisme admis par tous ou commun à tous : un christianisme de base. En ce sens il peut être utile d’imposer le silence à ceux qui affirment qu’en évitant des questions contestées, il ne reste plus qu’un PGCD (plus grand commun diviseur) vague et sans corps. Le PGCD se révèle non seulement positif mais mordant, séparé de toutes les croyances non-chrétiennes par un abîme auquel les pires divisions internes de la chrétienté ne peuvent en rien se comparer. (…) Il existe entre les différentes confessions une communion d’esprit, même s’il n’y a pas unité de doctrine. Elle vient du cœur de chacune d’elles : elle se développe parmi ses membres les plus fidèles. Ceci prouve bien qu’au cœur de chacune d’elles, quelque chose ou Quelqu’un – malgré les divergences de croyance, les différences de tempérament et le souvenir de persécutions réciproques – parle d’une même voix » (p. 12).

La Confession de foi de Nicée Constantinople

Toutefois, C. S. Lewis ne présente pas explicitement ce qui constitue ce « simple christianisme ». On trouve une brève mention à l’idée « qu’il y a un seul Dieu et que Jésus-Christ est son Fils unique » (p. 9) ou à « la naissance virginale du Christ » (p. 10) ou encore à « l’expiation » (p. 11). C. S. Lewis pensait certainement que le lecteur le déduirait de l’ensemble de son livre, sans y consacrer un extrait particulier. Il est peut-être bon, à ce propos, de renvoyer à la Confession de foi de Nicée-Constantinople (381) partagée par toutes les églises chrétiennes : catholique, orthodoxe et protestante.

« Nous croyons en un seul Dieu, Père, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non fait, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait ; qui pour nous hommes et pour notre salut est descendu des cieux, s’est incarné par le Saint-Esprit, de la Vierge Marie et s’est fait homme ; qui en outre a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, a souffert, a été enseveli et est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; qui est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père, d’où il viendra avec gloire juger les vivants et les morts ; dont le règne n’aura pas de fin. Nous croyons au Saint-Esprit, Seigneur et vivifiant, qui procède du Père, doit être adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qui a parlé par les saints prophètes. Et l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés. Nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Ainsi soit-il. »

Le Symbole de Nicée-Constantinople résume l’essence du christianisme. Les chrétiens, comme les juifs et les musulmans, sont monothéistes. Ils croient qu’il y a un Dieu unique, Créateur de l’univers et transcendant. Dieu n’émane pas l’univers et l’univers n’est pas une émanation de Dieu. Il y a une différence entre le Créateur et la créature. Mais ils ne partagent pas le même monothéisme que les Juifs et les Musulmans. Les chrétiens pensent que Dieu est trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est ce que l’on appelle la « Trinité » : Dieu est un être unique tripersonnel. Ils pensent que le Dieu le Fils s’est incarné en homme à un moment bien précis de l’histoire. En ce sens, contrairement à l’hindouisme, le christianisme n’est pas indifférent à l’histoire. L’histoire à un sens théologique. Jésus-Christ est mort et ressuscité pour notre salut. Cela signifie indirectement que nous ne pouvons pas être sauvé en raison de notre propre justice, mais à cause de l’œuvre de Christ à la Croix. Notre salut dépend de Jésus-Christ. Sa propre résurrection annonce la notre à venir. La résurrection étant corporelle, comme la création était déjà matérielle, indique que le christianisme ne méprise pas la matérialité et le corps, contrairement, encore une fois, à l’hindouisme. Le Christ lui-même reviendra pour juger le monde, c’est pourquoi nous devons reconnaître et nous repentir de nos péchés. L’ensemble des croyants forme une seule Église – dont l’unité est au moins spirituelle – qui est le Corps de Christ. Ce que nous attendons, c’est l’accomplissement de cette eschatologie, le règne de Christ, la résurrection et la vie incorruptible.

Le « simple christianisme » n’est pas une fin

Le Symbole de Nicée-Constantinople est un bon résumé de la foi chrétienne, mais il laisse trop de questions en suspens pour s’y arrêter définitivement. C’est une ossature sans musculature. L’interprétation proposée par chaque confession permet de lui donner plus de chair. Pour reprendre l’analogie de la mécanique quantique, celle-ci décrit des faits sur le mouvement des particules à un niveau subatomique, mais sans que l’on comprenne ce qu’il se passe. Des interprétations de la mécanique comme celle de Copenhague ou de De Broglie-Bohm permettent de donner du sens à ces faits. C. S. Lewis était soucieux de ne pas s’arrêter au « simple christianisme ».

« Aucun lecteur, je l’espère, ne supposera que le « simple christianisme » est mis en avant à titre d’éventuel substitut aux confessions existantes – comme si un homme pouvait l’adopter de préférence au congrégationalisme ou au credo orthodoxe grec ; ou à toute autre confession de foi. Il s’agit plutôt d’un hall d’entrée avec des portes qui s’ouvrent sur plusieurs pièces. Si je peux amener quelqu’un dans ce hall, j’aurai réussi ma tentative. Mais c’est dans les pièces de la maison et non dans le vestibule qu’on s’assied autour du feu ou que l’on s’installe pour les repas. Le hall est une salle d’attente, un lieu de passage, non un endroit où l’on vit. » (p. 16).

Pour compléter le propos de C. S. Lewis, le « simple christianisme » n’existe pas en soi, il ne fait que décrire l’essence commune à toutes les confessions chrétiennes. De la même manière, l’Homme, l’essence commune à tout homme, n’existe pas en soi. Personne n’a jamais rencontré l’Homme, on ne rencontre que des hommes. Puisque le christianisme s’incarne dans la communion avec une communauté, une église, adhérer à l’essence du christianisme ne suffit pas, il faut encore le vivre dans une communauté particulière. Ainsi, une apologétique qui vise à défendre le « simple christianisme » n’annule pas la pertinence des différentes confessions.

Bibliographie :

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