Le Discours décisif d’Averroès

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Je travaille en ce moment sur le Discours décisif (ou Accord de la religion et de la philosophie) d’Averroès. Je publierai bientôt des vidéos sur Youtube à ce propos. Voici mes notes de lecture, un bref résumé de son oeuvre (les titres et la structure sont de mon fait) :


La Révélation autorise la philosophie. –
La loi révélée permet-elle l’étude de la philosophie ? (§1). Oui, car la philosophie est l’étude rationnelle de la réalité. Or cette étude permet de comprendre que le monde est l’œuvre d’un Artisan divin. La philosophie conduit donc à la connaissance de l’existence de Dieu. Et en connaissant mieux son œuvre, elle connaît mieux l’Artisan (§2). La Révélation elle-même appelle à faire usage de la raison pour connaître la réalité (§3). Il faut donc étudier la philosophie, d’autant que la connaissance de Dieu qu’elle propose est la plus parfaite. (§4). Or pour cela, il faut déjà préalablement étudier la logique et l’épistémologie (§5-6).

Réponse aux objections classiques. – Il ne faut pas hésiter à étudier la science transmise par les Grecs, car bien qu’ils soient païens, la science n’est en soi qu’un outil neutre, et s’ils sont commis des erreurs, il suffira de les corriger. De toute façon, il est quasiment impossible à un individu seul de redécouvrir tout ce que la science grecque a découvert. Il faut accepter d’apprendre là où la science se trouve (§8-12). Puisque la Révélation appelle à connaître Dieu par la raison, interdire la philosophie reviendrait à empêcher d’accéder à Dieu par ce moyen – du moins pour ceux qui sont doués –, ce qui serait un mal (§13). Si certains se sont égarés en étudiant la philosophie, c’est seulement parce qu’ils étaient insuffisamment intelligents, sans méthode, incontinents, ou sans guide pour les aider. Il ne faut donc pas interdire la philosophie, qui est bonne en elle-même. Car ce n’est là qu’une conséquence accidentelle. On ne rejette pas une chose bonne à cause d’une mauvaise conséquence évitable (§14). Cela reviendrait à interdire l’eau parce que certains qui en ont trop bu en sont morts. D’ailleurs, même la théologie a provoqué de tels égarements (§15).

La raison et la révélation s’accordent, sinon il faut interpréter. – Le Coran est la vérité. Les musulmans en sont tous convaincus, parce qu’il parle à chacun selon son degré d’intelligence. Il y a en effet des hommes convaincus par les arguments rhétoriques, d’autres par les arguments dialectiques, et enfin l’élite par les arguments démonstratifs (§16). Le Coran parle donc à tous selon son intelligence (§17). Si le Coran est vrai, il ne peut donc pas être contredit par la raison : « la vérité ne peut pas être contraire à la vérité » (§18). Si le Coran et la science se contredisent, alors il faut interpréter le Coran (§19). Il faut lui trouver un sens métaphorique (§20). Le Coran lui-même confirmera cette interprétation par d’autres versets explicites. Tous les musulmans s’accordent sur la nécessité d’interpréter le Coran, ils ne divergent que sur les versets à interpréter (§22). Si le Coran contient des versets explicites et d’autres métaphoriques, c’est afin de parler aux hommes de différents degrés d’intelligence. Les contradictions servent à signaler aux plus intelligents les versets à interpréter (§23).

Aucun consensus sur l’interprétation n’est certain. – Que faire si l’on est en désaccord avec le consensus des musulmans sur les versets à interpréter ? Le désaccord n’est autorisé que si le consensus est incertain. Or les consensus sont justement rarement certains (§24). Il est impossible de prouver que tous les musulmans d’une même époque ont été unanimes sur une même question théorique. Il n’est même pas possible de prouver que tous les savants se soient accordés sur la nécessité de l’interprétation et ses règles (§25). Cependant, la tradition s’accord à dire que les majorité des savants ont reconnu la nécessité d’interpréter le Coran et que le sens de certains versets devait rester caché à la foule ignorante. Or s’il y a des vérités cachées, comment pourrait s’assurer du moindre consensus sur les questions théoriques ? Les questions pratiques, en revanche, doivent être connues de tous, et ne posent donc pas de problème (§26).

La gravité des erreurs d’interprétation. – Ceux qui divergent sur l’interprétation sont : soit dans le vrai, et ils seront récompensés ; soit dans le faux, et ils seront pardonnés. Car ceux qui sont dans le faux, sont contraints à croire sous l’effet d’une démonstration. Or on ne peut être responsable que lorsqu’on est libre. Mais cela ne vaut que pour les hommes de sciences, qui ont exclusivement le droit d’interpréter (§34). Si un homme commet une erreur, en philosophie, en théologie ou en droit, et qu’il n’est pas habilité dans ces disciplines, il commet une faute impardonnable (§35). Mais une erreur peut également être impardonnable, pour qui que ce soit, si elle concerne un point fondamental de la foi. Sinon, elle est seulement blâmable (§36). Les points fondamentaux concernent l’existence de Dieu, les prophéties, le paradis et l’enfer, car ces points sont accessibles à tous, par tous les moyens (§37).

L’interprétation est réservée aux savants. – Les choses qui sont cachées ne sont connues que par démonstration. Dieu les révèle de façon allégorique à ceux qui ne sont pas capable de les connaître. Les intelligents sont capables d’aller au-delà du sens littéral du texte et de découvrir le sens caché (§38). Si quelque chose est connaissable par quelque méthode que ce soit, il n’est pas besoin de l’interpréter (§39). Il y a dans la révélation des versets qu’il ne faut pas interpréter, d’autres auxquels les intelligents ont le devoir de les interpréter (§40). Les personnes les moins intelligentes comprennent les choses par l’imagination (§41). Elles ont l’obligation de prendre les versets métaphoriques comme tels. Si elles les interprétaient, cela conduirait à l’infidélité. Quand aux plus intelligents, ils doivent garder ces interprétations pour eux et ne pas les communiquer, car cela provoquerait l’infidélité (§44). Il est donc interdit d’écrire ces interprétations dans des livres, sauf s’ils inaccessibles au commun des mortels. On croit éduquer les masses, mais elles n’en sont pas capable et cela finit par accroître la dépravation (§45). L’Etat doit interdire de tels livres (§46), exceptés pour ceux qui sont capables de les comprendre (§47).

La communication des interprétations accroît l’infidélité. – Le but de la révélation est d’enseigner la science – principalement de Dieu – et l’éthique – les pratiques, la religion, qui assurent la béatitude (§49). La finalité du Coran étant d’enseigner tous les hommes, il s’adresse à chacun selon son intelligence. Il y a en effet trois degrés d’intelligence : les hommes capables de comprendre la rhétorique, les arguments dialectiques et enfin les démonstrations. Le Coran s’adresse à chacun selon la méthode qui lui convient (§51). Comme la majorité des hommes est d’une moindre intelligence, c’est à eux que s’adresse en premier le Coran, selon leur mode d’assentiment. Aux plus intelligents, le Coran donne des signes (§52). Tout ce qui est susceptible d’être interprété ne peut être appréhendé que par la démonstration. L’élite doit l’interpréter, tandis que la foule, incapable d’aller plus loin, doit se limiter au sens explicite (§53). Ce que l’élite comprend, elle doit le garder pour elle (§55). Car ce que la démonstration enseigne détruit le sens explicite d’un verset. Si l’ignorant ne croit plus au sens explicite, il est aussi incapable d’accéder au sens implicite, il devient donc infidèle s’il s’agit d’un principe fondamental (§56). Si le sens explicite pose un problème aux ignorants, il faut leur répondre qu’il s’agit d’un verset équivoque dont seul Dieu connaît le sens (§57). Il ne faut surtout pas exposer les interprétations à la foule, sous peine de la rendre infidèle (§58). Car cela reviendrait à douter de la parole d’un médecin, sans pour autant comprendre la médecine (§59). En exposant les interprétations, on fait douter du sens explicite du Coran, sans que la foule ne soit capable d’atteindre son sens implicite. Elle devient alors infidèle. Doutant de son médecin, elle ne poursuit plus la santé, de même elle ne suit plus le Coran qui enseigne la voie du salut (§61-62).

La communication des interprétations accroît les sectes. – Les sectes sont apparues dans l’Islam à cause des interprétations révélées au grand public. Chacun s’est accusé mutuellement d’infidélité ou d’innovation. Les musulmans se sont haïs mutuellement (§64). De plus, ils ont procédés avec une méthode défectueuse (§65). Et ils sont devenus oppresseurs en affirmant qu’on ne pouvait connaître Dieu que par leur méthode, accusant les autres d’infidélité (§66). En réalité, la vraie méthode se trouve dans le Coran, qui affirme les trois méthodes selon les trois genres d’intelligence (§67). Au début, les musulmans interprétaient le moins possible, et si cela était nécessaire ils ne rendaient pas l’interprétation publique. Mais aux époques ultérieures, ils multiplièrent les interprétations, la piété diminua, les divergences et divisions augmentèrent. Ils se fractionnèrent en sectes (§68). Pour éviter les innovations, il faut s’attacher autant que possible au sens explicite, sauf s’il est évident qu’il faut interpréter, plus encore quand cela est évident pour tous. Les arguments explicites du Coran sont déjà suffisamment persuasif, qu’il faut être un homme de démonstration pour lui trouver un sens plus persuasif encore (§69). Le Coran est inimitable, parce qu’il est capable de convaincre tout le monde, parce qu’il est très cohérent de telle sorte que les savants peuvent en découvrir l’interprétation juste, et enfin parce qu’il contient des signes permettant d’en connaître l’interprétation juste (§70).

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